Lettre ouverte à tata Jacline, marraine des Gilets jaunes par Bruno Tilliette

13 DÉCEMBRE 2018 — BRUNO TILLIETTE – journaliste, rédacteur en chef de la revue du Centre des jeunes dirigeants.

Chère tata Jacline,

Il y a quelque temps, vous avez piqué une belle colère contre le gouvernement et son président, dont vous estimiez qu’ils attentaient à votre porte-monnaie et conséquemment à votre liberté de circuler dans votre belle automobile. Vous avez pris soin de filmer votre colère et de la répandre sur les réseaux sociaux, si bien que tous les encolérés de l’hexagone vous ont nommée, en quelque sorte, leur marraine.

Je ne sais pas, après, qui a eu l’idée des gilets jaunes comme signe de ralliement, mais c’était un magnifique coup de com. Et voilà que, partant d’un petit selfie, vous vous êtes retrouvés près de 300 000 sur tous les ronds-points de France et de Navarre, et même de Belgique. Beau succès des réseaux sociaux ! Mélenchon, qui nous promet régulièrement des déferlements populaires, ne vous arrive pas à la cheville, malgré ses emportements tribunitiens. Mais il a ravalé sa jalousie pour se raccrocher au convoi.

Cela dit, 300 000, c’est bien, mais est-ce vraiment un si grand succès ? Ça ne représente finalement que 0,75 % des 40 millions d’automobilistes français. Pas vraiment une majorité. La mobilisation est même plutôt maigre si on tient compte du fait que, contrairement aux autres manifestations où il faut souvent se déplacer loin de chez soi et perdre un jour de grève, il suffisait de descendre au bas de sa rue ou de la rue voisine, un jour de week-end. Et, les samedis suivants ont plutôt montré une forte érosion des foules, compensée, hélas, par une violence accrue d’éléments incontrôlés, selon la formule consacrée.

Bien sûr, les sondages disaient que 70 à 80% des Français vous soutenaient. Je ne veux pas douter de la véracité de ces enquêtes d’opinion même si, autour de moi, je n’ai trouvé absolument personne pour approuver votre mouvement. Je fais sans doute partie des privilégiés. Un détail, cependant, m’étonne. J’habite la France dite périphérique. J’ai soigneusement dénombré les voitures arborant les fameux paletots canari. J’en ai compté moins d’une sur quatre, moins de 25% donc. Je m’étonne que ce signe de ralliement facile à exhiber et qui permettait de franchir plus aisément vos barrages n’ait pas été plus utilisé, si vous bénéficiiez d’un tel soutien. N’en a-t-on pas un peu surestimé l’ampleur ?

Jour de colère

Mais on ne va pas chipoter sur les chiffres et ce n’est pas pour cette raison que je vous écris. Vous vous souvenez sans doute de la publicité officielle faite pour nous inciter à nous équiper de gilets de sécurité. On voyait le couturier Karl Lagerfeld, revêtu dudit gilet, déclarer avec humour : « C’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut sauver des vies ». En brandissant aujourd’hui cet étendard comme symbole de votre cause, vous en renversez totalement la signification, vous en faites un permis de tuer.

Je ne parle pas de ces déplorables accidents mortels provoqués par les blocages ni de tous les autres incidents qui ont fait des centaines de blessés. Je dénonce l’irresponsabilité de vos propos dans votre invective filmée où vous mêlez en vrac les radars, la limitation à 80 km/h, les PV et la hausse du prix de l’essence.

Beaucoup de politiques disent comprendre votre colère et celle de vos filleuls. Moi, je ne la comprends pas, ou, en tout cas, je ne veux pas qu’elle emporte tout sur son passage. Car il me semble que la colère est mauvaise conseillère, comme on me le disait quand j’étais jeune. Alors, je ravale la mienne pour essayer de réduire la vôtre et vous amener à plus de raison.

Débordements mortifères

Vous, et vos collègues, déplorez la limitation à 80 km/h sur les routes qui vous fait perdre du temps. Mais si au moins les conducteurs avaient tous respecté les 90 km/h, cette nouvelle baisse aurait peut-être été inutile. Comment ose-t-on s’opposer à des mesures de sécurité routière quand on connaît leur efficacité ? Faut-il vous rappeler qu’il y avait 18 000 morts sur nos routes en 1972 et qu’il y en a eu moins de 4 000 l’année dernière, alors que le trafic a été multiplié par trois. Plus de 350 000 vies épargnées – et combien de blessés et d’handicapés – sur ce laps de temps, l’équivalent de la population de Nice. Ce résultat spectaculaire n’est pas seulement dû aux limitations de vitesse, mais elles y ont grandement participé. Les derniers chiffres concernant le passage aux 80 km/h semblent confirmer cette tendance. Ça peut-être amusant de rouler vite, mais pas au péril de la vie des autres. Et devenir un tueur de la route, juste pour gagner trois minutes sur son trajet, ne paraît pas très justifiable.

Au passage, je remarque qu’en roulant à 80 sur route et à 120 sur autoroute, je gagne pas loin d’un litre au 100 km, ce qui compense largement l’augmentation du prix de l’essence et me permet de polluer moins. Tout cela est plus cohérent qu’il n’y paraît.

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Une pensée sur “Lettre ouverte à tata Jacline, marraine des Gilets jaunes par Bruno Tilliette

  • 22 décembre 2018 à 8 h 08 min
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    Je suis tout à fait d’accord avec vous, et comme vous je ne trouve personne de mon entourage qui soutiennent les gilets jaunes.
    Ce qui est terrible c’est que la sécurité routière a été pris en otage puisque l’on la amalgamé avec la misère sociale qui ne peut que provoquer des réflexes d’empathie .

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