Jean-Pascal Assailly: Pourquoi derrière un volant, vous cédez la place à votre double maléfique ?

(LCI 14/03/2017)
Depuis lundi jusqu’à vendredi, c’est la Semaine de la courtoisie, qui vise à prévenir les incivilités au volant. C’est aussi l’occasion de nous interroger : pourquoi diable, dans nos voitures, nous montrons-nous si agressif ?
Tentatives de réponse avec le psychologue et expert des comportements sur la route Jean-Pascal Assailly.

Ouh, comme il vous colle ! Qu’il est énervant. Qu’est-ce que c’est tentant de lui faire une petite queue de poisson.  De piler un bon coup, et lui envoyer une bordée d’insultes. Histoire de lui faire comprendre. Avouez… Au volant, vous vous métamorphosez. Vous, d’ordinaire si calme, êtes prêts à dégoupiller.

Et ce n’est pas qu’une impression. Cette année encore, l’Ipsos le constate dans son étude de février dernier sur le comportement des Français au volant : les incivilités au volant augmentent. Près de 9 français sur 10 ont peur du comportement agressif d’un autre conducteur, 68% reconnaissent qu’il leur arrive d’injurier les autres automobilistes ; 37 % collent délibérément les conducteurs qui les énervent et 27 % doublent à droite sur autoroute. Sans parler de l’usage intempestif du klaxon, fréquent chez plus d’un Français sur deux. C’est d’ailleurs pour parer à tous ces petits débordements qu’a été lancée la Semaine de la courtoisie au volant, dont la 17e édition se déroule depuis lundi, jusqu’à vendredi.

Docteur Jekyll et Mister Hyde
Alors, pourquoi sur-réagit-on, dès que l’on claque la portière pour s’installer derrière son volant ? La voiture est-elle l’endroit où nous exprimons toutes les frustrations du quotidien ? Ou un objet dans lequel nous nous sentons tout puissant, désireux d’aller vite, d’être au-dessus des gens ? Dernier espace de liberté où nous pouvons laisser transparaître notre véritable personnalité ? Et bien, un peu tout ça en fait.

Ce qui est sûr, pour Jean-Pascal Assailly, psychologue, chercheur à l’IFSTTAR (Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux) et expert pour le CNSR (Conseil national de la sécurité routière), c’est qu’il y a effectivement une « dissociation » quand on passe derrière un volant. « Pour la grande majorité des gens, les comportements sur la route diffèrent du comportement dans la vie », explique le chercheur à LCI. « Ils se permettent de faire des choses qu’ils ne feraient pas dans la vraie vie, dans la rue, sur les pistes de ski. Sur la route, on prend tous les risques, alors qu’on est prudents par rapport à son taux de cholestérol ou son compte bancaire. »

Jean-Pascal Assailly : « On a transformé la voiture en une bulle ou un utérus. »
La route générerait des attitudes différentes. Nous métamorphoserait. « La voiture est une machine à nous faire régresser, en nous faisant revenir à des réactions d’enfants, où l’on se sent maître du monde. C’est un stade de fonctionnement que l’on appelle chez le nourrisson la toute-puissance », décrit Jean-Pascal Assailly. « Le bébé est entièrement dépendant pour son environnement de sa survie, et est donc dans une position de toute puissance.
C’est ensuite le travail de l’éducation de faire sortir l’enfant de cette toute puissance , en lui faisant prendre conscience d’autrui, en lui faisant intégrer les règles du monde social, de ses interdits, du vivre-ensemble. »
Cet état régressif s’est, selon le psychologue, développé chez l’automobiliste à cause de l’évolution de la voiture, qui a individualisé les conducteurs. « Nos grand-père, dans leur deux-chevaux, n’était pas coupé des autres : il entendait tous les bruits du dehors, et avait une seule chose à faire, conduire. Son attention était dédiée à 100% à la conduite », détaille le chercheur. Petit à petit, sont apparus des autoradios, des GPS, des écrans, des vitres teintées… « On a créé une seconde maison, on a transformé la voiture en espèce de bulle ou d’utérus, dans laquelle les gens sont isolés les uns des autres. Ils n’entendent plus de bruit, ne ressentent plus les vitesses ni la présence d’autrui. Comme l’autre n’existe plus, on peut l’insulter, ou… le tuer. Plus on nous isole, plus on est tenté de faire n’importe quoi. »

Du coup, quand les autres empiètent dans cette bulle, la sensation est la même que si quelqu’un rentrait chez vous, s’introduisait dans cet espace que vous estimez privé. D’où l’énervement. « L’évolution de la route et du trafic depuis une cinquantaine d’année joue aussi », complète Jean-Pascal Assailly. « Les axes de circulations n’ont pas changé, alors qu’on y met dix fois plus de monde. Il y a 40 millions d’automobilistes. Cela génère un rapport territoire/frustration/agression, suscite des réflexes de l’ordre de l’animal : à partir du moment où l’on met trop d’humains dans un même espace, on augmente mécaniquement les phénomènes de frustration et donc d’agression. N’importe quel Parisien comprendra ce que je dis ! »

Toujours de la faute de l’autre ?
Et le « dégoupillage » se fait d’autant plus facilement que la voiture est « l’un des derniers endroits où l’on peut se permettre d’être violent sans que cela soit perçu comme tel », développe le chercheur. « Quand on voit un règlement de compte dans la rue, cela nous touche, nous émeut, on supporte mal cette violence. Parfois on demande aux politiques de s’emparer du sujet. Mais en voiture, si quelqu’un vous colle, la sécurité routière aura un discours technicien, dira que c’est un non-respect des distances de sécurité. »

Ironie de l’histoire, si chacun a donc tendance à réagir plus « animalement » sur la route, c’est par contre toujours de la faute de l’autre. Si l’on en croit toujours l’étude de l’Ipsos sur les comportements au volant, la quasi-totalité des conducteurs français (96 %) se décrit « vigilant », « calme », et « courtois ». En revanche, les autres… Ce sont des « irresponsables », « dangereux », « agressifs », « stressés ». De son côté, Jean-Pascal Assailly note une autre évolution récente, observée lors des stages de récupération de points : « Pour se justifier, les conducteurs ont beaucoup plus qu’avant tendance à mettre en avant le stress professionnel, lié à la précarité croissante du boulot, et la précarité croissante du couple. » Mauvaise foi ? Ou vraie bonne excuse… ?

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